Interview de Cédric Hutchings, co-fondateur et PDG de Withings

Cédric Hutchings, WithingsCréé en 2008 par Cédric Hutchings et Eric Carreel, Withings est aujourd’hui le champion français des objets connectés dédiés à la santé. La startup s’est d’emblée positionnée sur ce mouvement Quantified Self, un choix gagnant de la part de Cédric Hutchings car ce marché est aujourd’hui le plus dynamique de celui des objets connectés. Cédric Hutchings répond aux questions et il revient notamment sur l’essor de l’Internet des Objets, le positionnement de Withings sur le marché et nous livre sa vision sur l’évolution du marché des objets connectés. Qu’est-ce qui vous a poussé avec Eric Carreel, à créer Withings ? Cédric Hutchings : « Nous sommes l’un des pionniers de l’Internet des objets. Moi et Eric Carreel avons créé Withings en 2008. Nous venons tous deux du monde des télécoms et on s’est intéressés à revisiter les objets de notre vie quotidienne autour de cette connectivité d’une part, et sur les usages du smartphone par le grand public. C’était l’année où on commençait à voir arriver des smartphones avec une interface réellement utilisable grand public. On a commencé avec un objet très commun, le pèse personne. La balance a été le premier d’une série d’objets que Withings a développé dans le monde de la santé, le bien être. Notre cœur de métier, c’est les objets connectés dans le monde de la santé. » Pourquoi s’être positionné dès l’origine sur ce marché de la santé connectée ? Balance-WithingsCH : « Dans le monde assez vaste des objets connectés, on s’intéresse plus particulièrement au monde de la santé car on s’est rendu compte que c’était un des types d’objets qui nous intéressaient au départ dont les retours des utilisateurs nous ont littéralement sautés à la figure. Ce type d’objet a un impact sur notre santé. On a été submergé de témoignages, en particulier aux Etats-Unis, de gens qui écrivaient qu’on avait changé leur vie car ils étaient parvenus à perdre 10/15kg et maintenir cette perte de poids. Je n’ai plu la même approche de mon régime, de mon activité physique à partir du moment où j’ai pu quantifier, mesurer mes progrès, les historiser, les restituer et m’accompagner au quotidien tout au long de ces petits progrès. » « Des objets avec lesquels nous interagissons et, à chaque interaction, fabriquent de l’information sur notre santé seront tous amenés à être connectés. Cela n’a aucun sens de monter sur une balance, prendre sa tension, mesurer son activité physique dans la journée si cette information n’est pas enregistrée automatiquement, historisée, corrélée avec d’autres informations, voire partagée avec des personnes ou des services qui vont m’accompagner. Ainsi, notre plate-forme est connectée à plus de 100 applications et services partenaires. Dans le domaine de la santé, tout appareil de mesure qui fabrique une information santé, et il y en a énormément, sera connecté. Un peu comme on ne peut plus imaginer aujourd’hui une tablette sans connexion internet. On pense que beaucoup d’objets que l’on connait déjà et d’autres qui restent à inventer seront tous connectés et fabriqueront de l’information réellement utile car elle va impacter notre santé. » Pour vous, le volet plateforme de collecte de données, Big Data est indissociable de l’objet connecté ? WITHINGS_PULSE_SYNCCH : « On connecte l’objet car, dans le cadre de la santé, ça le rend réellement utile. L’utilisateur de l’objet et de ses applications a un suivi, un retour, un vrai accompagnement. Il se replace au centre de la gestion de sa santé grâce aux objets connectés. Parce qu’il est connecté, l’objet devient un capteur qui va fabriquer de l’information qui, elle, peut être agrégée avec celle des autres utilisateurs pour construire un nouveau type de savoir santé, et pouvoir, demain, comprendre les corrélations entre les variations de poids, la tension artérielle, le niveau d’activité, la qualité du sommeil puisque c’est le dernier objet que l’on a annoncé au CES, un objet qui analyse la qualité du sommeil et sa durée. Toute cette collecte de données diverses va permettre de formuler, demain, un nouveau type de diagnostic et faire des détections précoces, ce qui change complètement la façon dont on gère la prévention dans le cadre de la santé, la gestion des maladies chroniques. Dans ce type de maladie, le comportement du patient, la façon dont il applique ou pas les recommandations et les prescriptions du médecin a un impact très fort sur sa santé. Je pense notamment aux maladies liées à l’obésité, le cholestérol, le diabète, l’hypertension, des maladies où avoir l’historique des données extrêmement profond va permettre d’aborder cette gestion de la maladie de manière différente. C’est un peu comme passer de la photographie au cinéma. Aujourd’hui, quand vous allez voir votre médecin, il va prendre des photos pour comprendre ce qui se passe. Demain, il aura le film sur ce qui s’est passé avant que vous veniez le voir. » Lors du dernier CES, on a vu de très nombreux objets connectés émerger dans ce secteur du bien-être. Pourquoi est-ce que ce domaine particulier semble décoller le premier ? CH : « Ce qui est nouveau, c’est que les objets qui sont perçus comme grand public et ont été développés avec une obsession de l’expérience utilisateur, depuis la simplicité d’installation, l’interface utilisateur, la transparence dans le quotidien. Tous ces objets jugés grand public deviennent pertinents pour la gestion de la santé. Ils fabriquent une information de manière pertinente, ils peuvent la partager de manière fiable, etc. L’électronique grand public connectée et le domaine de la santé sont deux domaines révolutionnés par les objets connectés, on en est absolument certains. Il y a une vraie révolution qui va bien au-delà de l’effet de mode que l’on connait actuellement. Au delà du phénomène du Quantified Self, la vraie révolution c’est que ces objets connectés vont intégrer le parcours de soin pour mieux nous soigner. » Tensiometre-WithingsComment expliquer le succès que vos objets connecté connaissent aujourd’hui, alors que le concept de la domotique n’est jamais parvenu à percer dans le public ? CH : « Le point essentiel, c’est quelle est la valeur ajoutée apportée par l’objet connecté à l’utilisateur final. Quand je parle de pertinence d’un objet grand public, ce qui est important, c’est que ce doit être un objet grand public. La domotique apportait une valeur diffuse. C’était un système dans lequel il fallait appréhender un concept de maison connectée en ayant assez peu d’argument pour être convaincu sur chacun des services. » « Aujourd’hui, on croit beaucoup au fait qu’il fasse revisiter chaque objet et apporter un service convainquant. Ce n’est pas la connectivité que l’on vend, ce n’est pas un concept que l’on vend, c’est une balance qui, pour la première fois, fabrique des courbes de poids que j’ai dans ma poche. Je ne vends pas de la technologie ou de concepts. Même chose pour un tensiomètre que je vais utiliser à la maison et, pour la première fois, mon médecin va avoir accès à ces mesures. » « Sur chacun de nos produits, on apporte des services qui sont compris individuellement et se démultiplient lorsqu’ils sont cumulés. C’est ce qui crée des courbes vertueuses, c’est ce qui fait décoller un marché. Dans le domaine de la santé, la E-Médecine ou E-Santé, tout comme la domotique, ce n’est pas nouveau. Ce sont des concepts qui ont des décennies, mais ce qui est nouveau, c’est que grâce à la connectivité permanente, grâce à l’arrivée de capteurs qui consomment peu d’énergie et qui sont dans des gammes de coûts compatibles avec des objets grand public, aux applications smartphone, ce qui est nouveau, c’est que ces objets sont désormais conçus pour être attractifs pour les utilisateurs, les patients qui vont même pousser ces usages auprès de leurs médecins. On n’est plus du tout dans la logique ou la télémédecine consistait à pousser un bout d’hôpital à la maison, ce dont personne ne veut ! Bien entendu, dans certains cas, c’est très utile d’avoir ce morceau d’hôpital à la maison, je pense aux systèmes de dialyse, par exemple. Mais pour une très grande masse de population qui doit changer de comportement pour que l’on puisse faire vivre notre système social en changeant la manière dont on fait la prévention, qu’on se sente concerné par la gestion de notre santé et, d’autre part, être mieux impliqué dans une relation patient/médecin dans le cadre de gestion de maladies chroniques. C’est ce qui représente 75% de la dépense de santé aux Etats-Unis ou en Europe. C’est là-dessus qu’il faut changer l’équation. » Est-ce que tous les produits grand-public sont susceptibles d’être connectés, selon vous ? CH : « Le Buzz crée toujours un brouillard d’où il faut distinguer ce qui va rester une fois le brouillard dissipé. Il faut s’intéresser tout particulièrement aux objets qui créent une information dont son historisation, voire son agrégation avec d’autres informations crée de la valeur. Il faut s’intéresser aux objets que la connectivité va véritablement simplifier et, un dernier point qui est sans doute le plus important, c’est est-ce que la connectivité vient s’intégrer de manière transparente dans l’usage existant de l’objet. Ce qui participe à notre succès, c’est que l’on fait des objets qui sont utilisés longtemps. Toute l’équation vertueuse de l’amélioration de la santé ne fonctionne que si l’on suit le comportement de l’utilisateur sur la durée et si on passe la phase des bonnes résolutions de la rentrée. Avoir une offre qui répondre à un besoin ponctuel ce n’est pas nouveau, ce qui est nouveau, c’est répondre à un besoin sur la durée. Il faut une vraie obsession de l’ergonomie, de l’expérience utilisateur pour que l’objet au delà de quinze jours. » WITHINGS_PULSE_SPORT_BELTQu’attendez-vous des 34 plans du gouvernement dont Eric Carreel, votre associé est l’ambassadeur pour la partie objet connecté ? CH : « D’un point de vue global au niveau français et européen, l’objet connecté vient taper dans la fourmilière de l’existant, retrace des frontières entre le fabricant de l’objet, l’opérateur de services, le gestionnaire de données Big Data, il y a donc des opportunités importantes à voir émerger de nouveaux acteurs. Il y a une vraie compréhension de ce mouvement en France, il y a des moyens à fédérer, la mise en place de moyens de prototyper ou même produire des objets plus proches de chez nous. Aujourd’hui, la plupart des acteurs du domaine assemblent leurs produits en Asie. Y-a-t-il moyen de créer les conditions afin de fabriquer des objets connectés qui, par définition, connaissent des cycles de production beaucoup plus courts. Cela fait partie des recherches de moyens actuelles. Il y a sans doute beaucoup à faire aussi en termes de visibilité et de communication au-delà d’événements comme le CES où il y a une surreprésentation des entreprises françaises du domaine. La question est comment on organise et on rend plus fort ce mouvement. » Vous pensez que les start-up issues des objets connectes peuvent remettre en cause l’hégémonie des géants de l’électronique grand public ? CH : « J’en suis convaincu. Regardez ce qui s’est passé avec l’acquisition de Nest par Google. Nest ne fait pas cinquante objets, ils n’en font que 2. Ce sont des produits très bien conçus, qui sans doute font partie de cette catégorie d’objets qui fabriquent des informations qui pourront être valorisées. Ce qui est intéressant, c’est que ce type d’acquisitions, de fusions de startups est assez peu prévisible car les frontières entre fabricants d’objets, opérateurs de services, de plateformes, et opérateur télécom vont être bousculées par ces nouveaux acteurs. » Cédric-hutchings-CEO-&-cofounder-WithingsWithings opère sa propre plateforme Big Data. Pourquoi le faire vous-même ? CH : « C’est stratégique. Quand on me pose la question si nous allons faire demain des objets ou des services, je réponds les deux. C’est justement parce que je fais des objets que l’on peut fabriquer des informations qui deviennent pertinente à analyser et donc créer de la valeur sur une plateforme de services. C’est extrêmement important pour notre avenir de savoir bien faire les deux, d’une part des objets qui sont séduisant et vont s’intégrer dans notre usage quotidien et d’autre part des plateformes de services qui vont apporter les meilleurs services. Parfois ce seront les nôtres, parfois ce seront ceux de nos partenaires. C’est comme cela que l’on changera notre santé demain. » Aujourd’hui vous annoncé avoir une centaine de partenaire capable d’exploiter vos données… CH : « Nous avons plus d’une centaine de partenaires, qui vont des fournisseurs d’applications de type coach particulier ou suivi de certains types d’activités comme la course, les régimes, mais aussi des applications moins grand public comme le carnet de santé partagé avec les médecins, etc. On couvre un univers qui est extrêmement varié au travers de ces partenariats. C’est toujours l’utilisateur final qui choisit de les données créées par Withings soient partagées avec une application. » « C’est la différence entre l’objet connecté et l’objet connectable. L’objet connectable, c’est un objet Wifi ou Bluetooth qui une expérience utilisateur plus ou moins bonne pour récupérer ses données sur son téléphone. Un objet connecté, c’est un objet qui fabrique une donnée et là rend disponible là où elle sera le plus utile pour vous. La notion d’API et de plateforme centrale fait pleinement partie de la promesse de l’objet connecté. »

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