Interview d’Eric Bantégnie, fondateur d’Esterel Technologies et responsable du plan « Logiciels et Systèmes embarqués »

Eirc-BANTEGNIE-CEO-Esterel-TechnologiesEric Bantégnie, fondateur d’Esterel Technologies est aujourd’hui vice-président de la Business Unit Systèmes embarqués d’Ansys depuis que l’éditeur  spécialisé dans la simulation numérique a pris le contrôle de l’entreprise française en mai 2012. Il revient aujourd’hui sur l’aventure Esterel Technologies et les raisons qui ont poussé la vente de ce fleuron français du logiciel embarqué français à cet éditeur américain. Il évoque enfin sa mission de chef de projet « Logiciels et Systèmes embarqués », l’un des 34 plans de renouveau industriel lancés par le gouvernement.

Pouvez-vous retracer l’histoire d’Esterel Technologies ?

Dassault Rafale M (Photo : US Navy)

Dassault Rafale M (Photo : US Navy)

« J’ai créé Esterel Technologie avec Bernard Dion en 2000, en nous spécialisant dans la fourniture d’outils de développement pour les systèmes et logiciels embarqués. L’édition de logiciels représente 95% de notre activité. Nos premiers clients, ça a été essentiellement Airbus sur le programme A340 puis l’A380, ça a été Dassault Aviation sur le Rafale et General Electric sur les derniers paliers de centrales nucléaires. »

« Dès le départ, nous nous sommes focalisés sur les systèmes très critiques. Notre projet est d’industrialiser des technologies qui avaient été développée dans des laboratoires de recherche de l’Inria, au CNRS, au CEA ou dans des contextes industriels comme chez Thales. En partant du problème client qui était de développer des systèmes de manière extrêmement sûr, notre projet était de lever des fonds auprès d’investisseurs pour développer une startup d’édition de logiciels à partir d’une base technologique déjà approuvée mais qui avait besoin d’être industrialisée, professionnalisée et déployée au niveau mondial. L’essentiel des fonds qui ont été levés nous ont permis de faire tout ce travail de R&D d’intégration pour faire des produits certifiés et bâtir un réseau international. Nous avons démarré à deux et il y a un peu plus d’un an, on était 120 personnes, soit une croissance assez rapide. En 2012, on réalisait près de 15 millions d’euros de chiffre d’affaires avec une rentabilité significative, et surtout avec plus de 80% de son activité tournée à l’export. »

Qui sont aujourd’hui vos principaux concurrents ?

Vestas V164« Notre principale concurrence, ce sont les développements spécifiques. Nous sommes des « outilleurs ». Comme, il y a 30 ans, les gens sont passés du design industriel à la CAO, on est en train de vivre une transition où les gens passent du design manuel du code vers l’utilisation d’outils basés sur les modèles pour développer du code embarqué. On est toujours dans cette phase. Un tiers des clients utilisent des outils ‘basés modèles’, mais il y a encore deux tiers des clients qui sont en développement manuel. Pas mal d’autres ne développaient pas du tout de logiciels embarqués jusqu’à aujourd’hui, des industriels qui se lancent aujourd’hui en se disant qu’ils doivent mettre du logiciel embarqué pour développer de nouveaux services et de nouvelles fonctions dans leurs produits. Si je prends l’exemple de l’un de nos clients, Vestas, le leader mondial des éoliennes. Il y a 15 ans, leurs systèmes de contrôle étaient très simples et ne contenaient pas une ligne de code. Aujourd’hui, une éolienne de 8 MW, c’est 100.000 lignes de code dans le système de commande. Au départ, ce n’était que de la mécanique et un peu d’électronique et c’était tout. C’est le cas dans beaucoup d’autres secteurs, comme les systèmes de guidage des réseaux ferrés, aujourd’hui, il y a un volume de code tout à fait important. »

Quels types d’applications vos solutions adressent dans le domaine du code embarqué ?

« Les deux types de code embarqués principaux, ce sont les logiciels de contrôle/commande, comme par exemple les commandes de vol d’un avion, la commande d’un moteur, la régulation d’un système de propulsion hybride d’un véhicule, le contrôle/commande d’une centrale nucléaire. C’est ce que l’on couvre avec SCADE Suite. »

SCADE-Display-Modeler-Screenshot« Le deuxième grand domaine, c’est ce qui est relatif aux interfaces graphiques et notamment les interfaces graphiques embarquées. Cela va de tous les cockpits des Airbus qui sont réalisés avec nos solutions, ou ceux d’Embraer. Nos clients réalisent les interfaces graphiques complexes de leurs avions, mais avec la possibilité de l’exécuté sur la plateforme embarquée, sur un PC, soit avoir exactement la même chose sur une tablette pour la formation des pilotes. Ca, c’est un marché en croissance absolument explosive. Que ce soit des dashboards de voitures, des cockpits d’avions, des systèmes d’interface et de formation. »

« Enfin, la troisième étape de notre développement remonte à 2010. Beaucoup de nos clients ne faisait pas uniquement du logiciel embarqué, mais des systèmes. Ils voulaient pouvoir déployer des capacités et des outils d’ingénierie système qui couvrent la physique, l’électronique, le logiciel. Un certain nombre d’outils existaient, mais la plupart des outils d’ingénierie système étaient déconnectés de l’ingénierie logicielle. Ils sont plutôt faits par des informaticiens et pas vraiment par des ingénieurs systèmes qui n’ont pas envie d’apprendre des langages UML ou sysML ou tous ces langages qui sont assez teintés « Geek ». Quand quelqu’un d’Alstom fait un train ou un ingénieur de Siemens fait une turbomachine, ils n’ont pas envie d’apprendre des stéréotypes d’UML. Ce qu’ils veulent, c’est manipuler des objets qu’ils manipulent tous les jours : des câbles, des portes, etc. On a regardé ce qui existait en matière d’environnement académique, de racines technologiques et d’outil et on est tombé en arrêt devant un développement qui avait été fait par le CEA qui s’appelait Tpos. Il était vraiment très bien mais il n’était pas industrialisé, c’était un objet de recherche. On n’a pas fait une acquisition mais on a monté un labo commun. Depuis 4 ans, on a ce laboratoire commun avec le CEA LIST, il s’appelle Listerel. On a une quinzaine de personnes qui travaillent dans ce labo et qui ont donné naissance à notre troisième ligne de produit, SCADE System. »

« Ce produit permet de définir des architectures système, les gérer en configuration et d’ensuite avoir une intégration automatique entre la vision de l’architecture du système et l’implémentation logicielle. Typiquement, un gros problème des clients, c’est qu’ils ont des équipes système qui définissent des architectures avec des entrées et des sorties, ils ont une équipe logicielle qui fait une architecture logicielles avec d’autres entrées/sorties. Quand on met les deux ensembles, ça ne matche pas. Notre concept, c’est de dire qu’à partir du moment où vous avez une architecture système, on va mettre en place les outils qui vont permettre de récupérer toutes ces informations d’un clic de souris pour démarrer le développement logiciel et vice-versa. De même, on peut découper un système en rondelles, en donner des bouts à un sous-traitant, donc pouvoir gérer le cycle de vie de l’architecture et les fonctionnalités du système. »

« Enfin, nous avons une quatrième ligne de produit qui s’appelle SCADE LifeCycle qui permet en fait de se connecter avec toutes les solutions de cycle de vie avec une valeur ajoutée propre. Nous avons des outils pour le prototypage rapide, notamment grâce à nos technologies d’interface graphique, on vend des plans de certification tout faits, on a des outils de test certifiés, etc. Sinon, on se repose sur les outils standards du marché, comme DOORS, comme PTC, Dassault, Teamcenter, pour tout ce qui est ALM, PLM. On est agnostique vis-à-vis des différents outils. On offre, dans notre domaine des systèmes logiciels embarqués, l’intégration entre architecture système, le développement des logiciels de contrôle, le développement des logiciels graphiques et tous les utilitaires  pour gérer ça sur le cycle de vie qui, à la différence de l’informatique, on a des clients comme General Electric, Airbus, Alstom, Rolls-Royce, Siemens, qui font des systèmes dont la durée de vie minimale c’est 5 ans et maximale, c’est 100 ans. Pour eux, la gestion du cycle de vie est absolument fondamentale, en particulier pouvoir maintenir des modèles des applications qui sont des choses intelligibles, et pas du code qui, 20 ans après, une fois que les gens sont partis, même bien documenté, du code c’est du code et ce n’est pas très lisible. On remonte la capacité à maintenir sur une très longue période ces codes.

Cockpit-d'Airbus-A380Sur la durée de vie d’un avion, le code n’est remplacé que 3 fois. Sur la durée de vie d’une voiture, les upgrades sont permanents. Donc offrir la capacité des bases de propriété intellectuelle sur de très longues périodes, c’est quelque chose qui est en général important en informatique mais qui est totalement vital en informatique embarquée.

« Ensuite, dans notre logique de développement, de nombreux clients étaient satisfaits que nous soyons passé du niveau logiciel au niveau système, mais la partie électronique d’un système est importante. Il fallait essayer de mettre ensemble simulation système et logicielle avec la simulation physique. Là, on devait réfléchir à une sortie pour nos investisseurs. On a passé à peu près 2 ans à faire le tour de tous les grands industriels du secteur au niveau ingénierie système et on a fini par trouver le partenaire qui nous convenait, le groupe Ansys. C’est le leader mondial de la simulation numérique mais qui ne fait pas de CAO, pas de PLM. On a trouvé un accord et au mois d’août, Ansys a racheté Esterel et on a développé ensemble un plan industriel. On est aujourd’hui une filiale du groupe Ansys qui nous a confié tout le domaine simulation système et logicielle, à l’exception de la physique dans une logique de pouvoir offrir à nos clients un continuum entre simulation système, simulation logicielle, simulation physique, pour pouvoir faire du prototypage virtuel et pouvoir étendre les méthodes de développement basées sur la simulation avec le hard, le soft et le système ensemble. Ca a été la logique industrielle profonde de l’accord. Il y avait aussi l’intérêt industriel pour nous d’ouvrir des marchés qui ne nous étaient pas ouverts comme la défense US ou au Japon et où Ansys était très présent. Pour nous, les bénéfices de l’accord, c’est qu’on a gardé notre indépendance et notre fonctionnement en tant que filiale. On est maintenant une business unit du groupe avec une vraie synergie industrielle, notre R&D est préservée en France. Nous avons pu trouver un accord gagnant/gagnant. »

« Il y avait deux très grands marchés sur lesquels on était très peu présents : le Japon et la Défense US. Ansys a été un facteur d’accélération pour nous sur ces marchés. De plus, Ansys a des outils de simulation systèmes physiques intéressants, notamment dans le domaine de la simulation électrique qui est un grand enjeu. L’optimisation de la puissance électrique dans les voitures, les avions et les trains est vraiment un enjeu important et on a pu intégrer leurs outils de simulation électrique avec nos outils de simulation logicielle. Cela constitue une synergie opérationnelle produit qui est vraiment intéressante et qui nous permet de déployer plus rapidement la stratégie d’ingénierie système qu’on avait commencé à mettre en place avec le CEA dans le produit SCADE System.

 Quelle est aujourd’hui la mission et les moyens d’Esterel Technologies dans le groupe Ansys ?

« Notre mission, c’est développer un environnement complet d’ingénierie système basée sur les modèle qui couvre la totalité du cycle de développement, qui va de l’architecture fonctionnelle et de l’architecture technique avec tout ce qui est traçabilité des exigences, au développement logiciel, à la simulation physique 0D en gardant le lien avec la simulation numérique 3D. C’est-à-dire que des clients peuvent d’ores et déjà récupérer des résultats de simulations 3D exacts et précis pour les mettre dans les modèles de simulation temps réel. Nous, on va faire le lien entre la simulation logicielle qui est forcément temps réel, la simulation numérique dans ses aspects temps réel ou temps quasi-réel, puis toute la démarche de générer le système de manière globale. »

« On veut avoir une couverture complète et permettre aux clients d’avoir une stratégie d’ingénierie système fondée sur la simulation à toutes les étapes, faire une architecture et pouvoir simuler de manière très rapprochée les fonctions et ensuite commencer à faire de la vraie conception logicielle et système, pouvoir raffiner les détails dans la 3D et repasser ensuite en intégration virtuelle. Nous avons la responsabilité de cette stratégie au niveau mondial… Pas mal pour une boite qui a commencé à deux personnes dans un garage il y a 10 ans ! Ansys, c’est un groupe qui fait pas loin du milliard de dollars de chiffre d’affaires, qui est côté au Nasdaq. »

Fort de ces moyens, quel est votre plan de développement ?

« L’année dernière, nous avons embauché 20 personnes. Nous allons passer la barre des 150 personnes et nous avons un plan d’embauches conséquent en recherche et développement. Toute la R&D des outils SCADE est réalisée en France. On commence à intégrer des produits de simulation Made in USA et on a un centre de test et de validation qui est basé à Shanghai. On n’y fait pas de développement, mais comme nos outils sont certifiés, ils passent par un niveau de test extrêmement important et donc on a une grosse équipe à Shanghai qui réalise les tests et la validation de nos produits. On s’articule sur un triptyque le développement des logiciels système et logiciel et fait en France, le développement des produits de simulation physique est réalisé aux Etats-Unis et les tests et la validation sont réalisés en Chine. »

« D’une manière générale, dans l’embarqué, il y a une pénurie de compétences assez importante dans beaucoup de pays et en France. On a des exigences techniques assez pointues, assez particulières. On a beaucoup développé un programme académique, par exemple on donne nos produits à une cinquantaine de facs en France pour attirer les étudiants dans l’embarqué. On a notamment beaucoup de mal à attirer des femmes car l’embarqué est vu comme un métier masculin, industriel. En Chine on trouve plein de femmes, mais en France, les sujets techniques ne les passionnent pas trop, même s’il y a toujours des exceptions. On arrive néanmoins à recruter même si c’est assez difficile et dans l’opération nouvelle France industrielle dont j’ai accepté la responsabilité de piloter la filière logiciel embarqué dans le cadre des 24 plans du gouvernement. Il y aura plusieurs volets dont un qui sera de développer l’écosystème de formation aux métiers de l’embarqué. C’est l’un des rares secteurs de l’industrie qui connait le plein emploi. Quelqu’un qui sort avec un diplôme en poche dans le logiciel industriel embarqué, il trouve un job. On a fait quelques estimations. Il y a 3 ans, il manquait entre 30 et 40.000 postes dans ce secteur. »

« Pour différentes raisons, ces activités de développement logiciel, qui doivent être proches du développement des systèmes. Le test et la validation, ça peut s’offshoriser, mais le développement de logiciel embarqué, c’est quelque chose de relativement peu délocalisable. Il y a un vrai savoir faire de systémier. On travaille beaucoup avec l’aéronautique, le ferroviaire, l’automobile, le nucléaire, ce sont des domaines où les boites françaises sont bonnes, il y a un bon tissu industriel en Europe dans ces secteurs là, donc il y a vraiment beaucoup d’opportunités et on essaiera dans cette initiative d’attirer les gens dans le secteur et d’augmenter l’appareil de formation. »

« La prochaine étape de développement d’Esterel Technologies, c’est achever notre couverture mondiale. On est présent dans une vingtaine de pays, Ansys dans une soixantaine. Il nous reste donc un peu de travail de ce côté-là. Il nous reste un gros pays à couvrir qui est le Japon, on va l’aborder par Ansys et  on v créer une équipe support Esterel/Ansys au Japon. On a une forte exigence en termes de support car on est sur des produits techniques qui se vendent facilement. Il faut fournir un support technique direct en plus d’une équipe commerciale. »

Alors que le logiciel embarqué devient omniprésent, notamment via l’Internet des Objets, quels secteurs voulez-vous conquérir ?

« Quand on regarde les objets industriels, le logiciel est quasiment la seule partie qui n’a pas été industrialisée. C’est encore fait à la main, avec des lignes de code : il y a là un gisement considérable. »

« Nous ne sommes pas présents dans l’écosystème des mobiles où les techniques, les contraintes sont toutes autres. Il y a encore des domaines de l’embarqué que l’on ne couvre pas bien, comme le médical, comme les objets connectés. Ce sont des secteurs d’avenir où on a encore du travail à faire tout simplement parce qu’on n’a pas le temps. On a aussi beaucoup d’opportunités dans l’automobile où il y a de plus en plus de logiciel embarqué sur des fonctions critiques. On songe aussi à quelques grands secteurs verticaux comme celui du pétrole. Ce sont des secteurs qu’Ansys connait bien, mais qu’on ne couvre pas. Un acteur comme Petrobras par exemple au Brésil a des dizaines de robots sous-marins, des sites de processing sous-marins qui ne peuvent pas tomber en panne, qu’on ne peut pas réparer… Tout comme un constructeur qui fabrique des pompes à insuline. Il y a maintenant du code là où il n’y en avait pas. On a plus une problématique de priorité : par quels verticaux commencer ! « 

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